Charlie Devier, jeune artiste et bricoleur diplômé de l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, revient d’une résidence de deux mois en Suède. De passage à La Cabane Graphique nous en profitons pour écouter le récit de son voyage et lui poser quelques questions.

La Cabane Graphique :

Bonjour Charlie, peux-tu te présenter en quelques mots?

Charlie Devier :

Bonjour, je suis artiste et je travaille au sein d’ une association d’artistes bordelais qui s’appelle •PointBarre/. http://www.pointbarre.biz

LCG :

Pourquoi la Suède pour une résidence? Comment t’es-tu retrouvé là-bas?

CD :

C’est le hasard le plus total, je n’aurais jamais pensé aller en Suède avant qu’on me propose cette résidence. L’an dernier une artiste de l’association, Martha Jonville, avait fait une résidence là-bas par l’intermédiaire de Trans Europ Halles, un réseau européen de lieux culturels indépendants. Cette année, l’association Not Quite (http://notquite.se/) de Fengerfors m’a contacté car elle cherchait des artistes français. J’ai évidemment répondu oui, car ça fait longtemps que je me dis que l’art pourrait être un des moyens mis à ma disposition pour voyager alors autant en profiter, tenter l’expérience.

Les locaux de Not Quite à Fengerfors (Suède)

LCG :

Tu as longtemps travaillé sur le thème du « voyage immobile », comment as-tu vécu cette fois le fait de travailler loin de ton atelier, avec tous les changements inhérents au voyage?

CD :

Ça a évidemment changé beaucoup de choses. A l’époque mon travail sur le voyage immobile était entre autre basé sur le sentiment de frustration lié au fait de ne pas pouvoir voyager à cause du manque d’argent. Là, le fait de partir et surtout de rencontrer de nouvelles personnes, une autre culture et une autre langue, m’a fait prendre conscience qu’à travers mon propre voyage, ma simple au sein d’autres artistes européens devenait une façon pour eux de voyager sans quitter leur pays.

Autre chose, sachant que je partais en Suède, j’y allais chargé de fantasmes personnels et de questions comme « qu’est-ce que la Suède? », « que vais-je y trouver? », « que vais-je bien pouvoir faire la-bas? »… Vu qu’il y a à peu près un an j’ai commencé à travailler sur des tableaux en allumettes je me suis dit : « chouette! je vais au pays des allumettes, je vais pouvoir continuer ça! » (rires).

LCG :

Tu n’as pas tout produit sur place, tu as amené des tableaux avec toi, peux-tu nous expliquer ce choix?

CD :

Je suis parti avec déjà quelques idées en tête, mais sans savoir si ça allait vraiment marcher comme je voulais et je savais qu’il pouvait y avoir un grand décalage entre mes idées de départ et le résultat final. J’avais dans mon atelier quelques peintures inachevées et je me suis dit que ce voyage serait l’occasion de les terminer. J’aimais l’idée de les faire voyager et ça m’évitait aussi l’angoisse de la page blanche.

J’ai donc choisi d’amener deux peintures en pointillés : Poney & Cloud, et deux peintures en pointillés inachevées : Rêve de loup. J’emmenais aussi Paysage naïf, Un de mes dessin mis en peinture, agrandi.

J’ai sélectionné ces tableaux car il m’a semblé important de pouvoir les considérer comme des pièces d’installation, pas comme des oeuvres simplement picturales. L’idée était, par exemple, de pouvoir mettre le poney dehors et de le mettre au contact de poneys suédois…parce qu’il est très blond et ça me faisait marrer d’amener ce poney très blond en Suède à la rencontre de poneys suédois (rires). J’ai vraiment rêvé de cette performance!

J’étais résolu à créer cette connexion et je suis convaincu qu’il y a plein d’expériences à mener sur la confrontation entre l’art et les animaux. J’aime cette idée de les mettre en vis à vis, de voir s’il se passe quelque chose.

Quand j’étais encore aux Beaux-Arts j’avais travaillé sur un musée pour souris, avec des sculptures et des tableaux en fromage.

Poney & Cloud – Installation

LCG :

Charlie, peux-tu nous parler un peu de tes oeuvres? Commençons par Poney & Cloud.

CD :

Poney & Cloud est un diptyque constitué d’une peinture de nuage, que d’ailleurs tout le monde prend pour une île, et d’une peinture de poney à la crinière blonde. Ce sont deux tableaux que j’ai fait dialoguer dans le cadre de cette expo : le nuage accroché au mur et le poney en équilibre sur un balai, presque à la verticale, le titre s’est ainsi imposé : un poney et un nuage, Poney & Cloud, ce titre était aussi un moyen d’ajouter de la dérision à l’activité très fastidieuse qu’ est de peindre en pointillé. Voilà comment un titre peut créer quelque chose de très rapide dans la perception d’une oeuvre qui a nécessité beaucoup de temps à être produite.

Poney – 200 x 160 cm Acrylique sur toile

Cloud - 140 x 120 cm Acrylique sur toile

LCG :

Tu as réalisé sur place une performance avec cette toile, peux-tu nous en dire plus?

CD :

Comme je le disais, j’avais envie de mettre le tableau du poney dans un champs, en vis à vis avec de vrais poneys, et voir leurs réactions. Le résultat fut assez surprenant, les poneys ont accueilli le tableau comme s’ils accueillaient un « semblable ». Ils se sont présentés au tableau, ont commencé à tourner autour, il y a eu une excitation assez dingue, je les sentais très nerveux et j’étais pas très rassuré ! Les chevaux levaient la tête pour que le poney du tableau puisse sentir leur odeur, ils le touchaient. J’étais comme un spectateur au milieu de la piste d’un spectacle équestre. La propriétaire des chevaux m’avait d’ailleurs donné son accord, en rigolant un peu, pensant qu’il ne se passerait rien, et c’est elle au final qui m’a fait comprendre à quel point il y avait eu une réaction animale, sincère et particulière.

Rêve de loup – 200×160 Acrylique sur toile

Rêve de loup (détail)

LCG :

Parle nous de ton tableau Rêve de loup.

CD :

Rêve de loup est un tableau en pointillé, qui représente un loup en position de soumission. C’est une peinture que j’avais commencé à Bordeaux, et que j’avais un peu laissé tomber. Quand j’ai su que je partais je l’ai prise avec moi, j’avais envie de la finir, peut être parce que le loup évoquait la Suède sauvage pour moi ou alors l’inverse. En tout cas une fois la bas j’ai été surpris par la vitesse à laquelle je l’ai terminé!

LCG :

Parles nous un peu de la couleur dans ce tableau?

CD :

Je ne sais pas vraiment quoi en dire, je l’expliquerais dans le fait que Bordeaux, la ville où j’habite, est une ville qui manque de couleur, c’est assez morne, c’était gris avant et maintenant c’est jaune pâle et gris. En Suède j’avais entendu dire que les villes et les maisons était très colorées, et je suis sûr qu’il y a des répercutions sur les sensations. J’ai surement voulu mettre beaucoup de couleurs dans ce tableau parce que c’est un rêve et j’aime la couleur, j’aime ce côté vif. Je parle des maisons du nord mais j’ai aussi en tête les décorations des yourtes. J’aime ce rapport primitif à la couleur. La couleur a un pouvoir qui agit sur moi, que je n’arrive pas vraiment à expliquer.


Tableau 01 – 120,5 x 125 cm Allumettes collées sur bois

Tableau 02 – 120,5 x 128 cm Allumettes collées sur bois

Tableau 03 – 120,5 x 125 cm Allumettes collées sur bois

LCG :

Peux-tu nous parler maintenant du triptyque En Attendant l’Illumination?

CD :

C’est un triptyque composé d’allumettes collées sur des plaques de bois. C’est la poursuite d’une série que j’avais faite en France, et, en venant avec ce fantasme des allumettes suédoises , je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire autour de ça. J’ai trouvé sur place 3 plaques de bois carrées et assez vite j’ai voulu me baser sur les diagonales, et toutes les lignes qu’on peut tracer dans un carré pour faire apparaitre des symboles. Très vite ça m’a rappelé des symboles ésotériques, alors que je suivais des lignes purement mathématiques. Pour moi c’est une suite mathématico-ésotérique. De plus, j’ai toujours trouvé un côté mystique aux mathématiques… comme essayer d’expliquer l’inexplicable…(rires).

Paysage naïf – 130 x 140 cm Acrylique sur toile

LCG :

Parlons de Paysage naïf

CD :

C’est une peinture que j’ai amenée de Bordeaux, parce que je la trouvais assez représentative de l’imaginaire que je m’étais fait de l’endroit où j’allais. Je savais que c’était un endroit à la campagne, où les artistes formaient une sorte de communauté. J’étais toujours dans cette démarche de confrontation entre mes fantasmes d’un lieu et la réalité que j’allais découvrir.

Party de pêche – 120,5 x 125 cm Confettis sur Bois

LCG :

Pour terminer, parle-nous de Party de pêche.

CD :

Party de pêche est un tableau qui fait partie d’une installation que j’ai réalisé sur place. C’est encore une réalisation autour de cette idée ou de ce fantasme de la Suède, qui est une région avec beaucoup de lacs.

En partant je m’étais mis en tête de pêcher un poisson et de le manger. J’ai fait deux tentatives infructueuses mais ça m’a donné l’idée de cette installation. Le tableau est réalisé en confettis métallisés qui au delà de leur aspect d’écailles de poisson sont une évocation de la fête, ou plutôt pour moi de fin de fête. Une partie de pêche infructueuse me fait le même effet qu’une fin de soirée pas réussie.

Pour le reste, une canne à pêche semble attraper le poisson… Une boule à facettes et des spots de discothèque sont suspendus au plafond. Le poisson devient une truite arc-en-ciel, alors qu’il me fait plutôt penser à un poisson rouge, qui se dit d’ailleurs « golden fish » en anglais. J’aimais bien ce paradoxe.

LCG :

Merci beaucoup Charlie d’avoir répondu à toutes nos questions, on te souhaite un bon retour et repasse nous voir quand tu veux!

CD :

Merci à vous, je n’y manquerai pas.

Interview : Thomas Buggin

Photos : © Charlie Devier

Portrait à la Une : © Manu Devier